CritiquesDrameFilmJoker – Todd Phillips (2019)

Avatar Clothilde Zanottifévrier 16, 202052/1002411 min
Réalisation
Todd Phillips
Distribution
Warner Bros
Titre original
Joker
Pays
États-Unis
❤️
Détail de la note
Réalisation
47%
Scénario
21%
Acting
89%
Aperçu
Plus l’espérance est grande, plus la déception est violente. 

Du fantasme à la réalité

Après un matraquage promotionnel de plusieurs mois, un succès au festival de la Mostra de Venise et des centaines de spectateurs qui crient au génie, Joker est attendu avec une certaine excitation. S’attaquer à une figure si connue de la culture populaire est une manœuvre délicate et téméraire. Néanmoins, les intentions de réalisation de Todd Phillips sont annoncées comme novatrices, audacieuses et surtout abouties.

Le flux d’informations présent sur les réseaux sociaux contribue à accentuer ce débordement inévitable d’espérances face à des nombreuses promesses, non verbalisées, d’un film grandiose. Plus l’espérance est grande, plus la déception est violente.

Copyright 2019 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved. TM & © DC Comics / Niko Tavernise (Joaquin Phoenix)

Facettes trop multiples

À la manière d’un joker aux multiples facettes, il faut envisager le film sous ses différents angles. Aux premiers abords, il y a une réelle envie de se détacher des anciennes figures du joker que le public a pu connaître par le passé. Un désir d’utiliser les codes et les normes du genre pour bouleverser son spectateur et le questionner. De nombreux partis pris radicaux et ambitieux, avec pour objectif de placer le personnage d’Arthur Fleck comme unique point central de l’histoire. Cependant, passé les trente premières minutes, la surface commence à se craqueler et laisse à voir un projet suturé. Ces mêmes décisions qui nous offrent une vision nouvelle de l’arlequin s’effondrent avant d’être allées au bout de leur potentiel.

En effet, un film se concentrant sur le personnage du joker questionne la présence, ou non, du personnage de Batman. Éternel némésis, rivaux absolus, le chevalier noir avait fait une apparition, bien malencontreuse, dans un Suicid Squad déplorable. Le choix ici était donc de ne pas mettre en jeu cette opposition. Un choix risqué mais réussi, pour le début du film. Il s’en suit tout un arc narratif inutile et débordant de défauts.  Un pêle-mêle des parents Wayne, détestables, leur fils Bruce, superflu, et une parenté éventuelle entre les deux antagonistes légendaires. Si une référence à l’existence des Wayne aurait pu faire sourire les fans inconditionnels de la franchise, une extravagance aussi énorme ne déclenchera pas la même réaction.

Joker : une performance

Sans aucun doute, l’entièreté du film repose sur le jeu d’acteur transcendant de Joaquin Phoenix qui n’est plus à présenter. Le duo Phillips-Phoenix a su donner à Arthur Fleck une mélancolie, une humanité jamais envisagée auparavant. Le rire du joker, connu pour être synonyme de sadisme et d’atrocité, est utilisé ici dans un tout autre cadre. L’anti-héros souffre d’une maladie neurologique qui le pousse à rire dans des situations inadaptées indépendamment de sa volonté. Ce n’est donc, contrairement aux précédents, pas un rire de contentement, de joie ou de perversité mais une souffrance et des angoisses qui transparaissent par ce dernier. L’interprétation donnée ici par Phoenix est magistrale, d’autant plus que son rire sera la source de son exclusion sociale, du rejet qu’il va subir.

Pour palier à ce manque d’écoute, d’interaction, nous aurons l’occasion de voir évoluer la folie du personnage à travers ses nombreuses danses solitaires. D’abord restreintes et peu assurées, les danses sont dans des endroits clos, protégées des regards du monde. Puis sa confiance en lui s’exalte dans sa propre folie, et Phoenix explose vers des danses  qui se font plus sauvages, plus extraverties, jusqu’à son ultime représentation. Soigneux des détails, éprouvant la beauté du geste, le joker s’exalte également dans un domaine bien différent : la violence.

Copyright 2019 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved. TM & © DC Comics / Niko Tavernise (Joaquin Phoenix)

 

Une dualité paradoxale

La dualité au sein du Joker se trouve exposée à travers l’ambivalence de tempérament chez Arthur, et plus précisément, entre sa mélancolie et ses accès de violence. Une violence physique et moral, parfois envers lui même, d’autres fois envers les autres. La violence dans laquelle Arthur s’abandonne est un débordement de haine, de révolte, de vengeance qu’il prend sur ses propres souffrances. Il apparaît comme complètement lucide de ses actes lorsqu’il s’agit de personnes extérieures, mauvaises. Comme pour son premier triple meurtre à l’encontre des écœurants hommes-costards du métro. Mais la démence reprend le dessus dans des moments d’impulsivités malsaines où il semble complètement psychotique et irraisonnable.

Le film est d’ailleurs parsemé de délires et d’hallucinations visuelles. En regardant le show de Franklin Murray, il s’imagine y être en personne et être apprécié de ce dernier, comme un fils. En tant que spectateur, il est facile de se rendre compte que cette scène est définitivement bien onirique. Néanmoins, plus le film avance, plus la narration d’Arthur se trouve contaminée par sa folie débordante et comme lui, nous ne distinguons plus le réel du fantasme. Ainsi deux folies bien distinctes cohabitent à l’intérieur du joker, ne permettant pas toujours une concordance entre le discours qu’il adopte et ses actions. Une brutale, spontanée et l’autre névrosée, se confortant dans des illusions déformées.

 

Joker ressort donc comme une film aux ambitions immenses mais aux aboutissements modiques. Incontestablement splendide sur l’esthétique plastique de l’image et irréprochable sur la performance de Joaquin Phoenix, il est toutefois nébuleux dans sa narration. Les différents arcs narratifs peinent à se relier entre eux, ou sont conclus dans un hors-champ frustrant. Un labyrinthe de timelines se créent entre flashback, hallucination et réalité, dont on ne sort pas après la fin du film. Joker reste un film à voir, au moins pour comprendre l’adulation qu’il a connu ses derniers mois. Avec un recul nécessaire et une motivation sans faille pour comprendre les parts de flou, il pourrait se révéler beaucoup moins décevant qu’aux premiers abords.

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Clothilde Zanotti

Scénariste, réalisatrice et monteuse dans le collectif Les Zinzolins

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