Cinema expérimentalCritiquesFilmNe croyez surtout pas que je hurle – Frank Beauvais (2019)

Avatar Virgile Durantonjuin 1, 202088/100147 min
Réalisation
Frank Beauvais
Distribution
Capricci
Titre original
Ne croyez surtout pas que je hurle
Pays
France
❤️
Détail de la note
Réalisation
80%
Scénario
90%
Narration
95%
Aperçu
Isolé dans un village alsacien durant plusieurs mois, Frank Beauvais nous raconte l’expérience traumatique qu’il a vécu seul.

Ne croyez surtout pas que je hurle. Isolé dans un village alsacien durant plusieurs mois, Frank Beauvais nous raconte l’expérience traumatique qu’il a vécu seul. Nominé dans la catégorie “Meilleur documentaire” aux Lumières de la presse étrangère 2020, Ne croyez surtout pas que je hurle tient plus du poème, du manifeste.

L’acte gratuit de l’autobiographie

Avant d’être un film, Ne croyez surtout pas que je hurle est avant tout une prise de parole, sûrement nécessaire, d’un réalisateur dépassé par sa propre vie. Frank Beauvais, qui vivait depuis peu avec son compagnon dans un village de la campagne alsacienne, a fait face à la solitude lorsque ce dernier l’a quitté pour retourner vivre à Paris. Il s’est enfermé dans une expérience spectatorielle compulsive au point de ne plus sortir de chez lui pendant presque 6 mois. C’est avant tout de sa dépression – de ce cercle vicieux qui l’a poussé à s’isoler plus encore, à éviter et même craindre les rapports sociaux – dont le film parle. Une épreuve difficile dont le réalisateur ressort changé. Le film ne se prétend pas autre chose : il n’est pas inutilement accrocheur, imbu d’une esthétique qui plaira à tous, mais au contraire honnête et franc. L’acte même de se réapproprier et de poser des images qui ne sont pas les siennes sur l’écran en dit long sur son incapacité à vivre innocemment. La création par autrui (et par le cinéma d’autrui) au défaut de la création par soi-même. Le cinéma est bien plus alors que l’art de la distraction, c’est l’art d’un pouvoir textuel autant qu’émotionnel qui, accordé aux images, prend forme comme un acte de résistance face au monde qui nous entoure mais aussi face à nos propres cauchemars intérieurs. L’utilisation d’un répertoir extrêmement large d’extraits cinématographiques (du muet au parlant, d’Akira Kurosawa à Alain Resnais, …) transcende les principes cinématographiques et révèle encore une fois que la création n’est pas qu’individuelle mais plurielle et culturelle.

Ne croyez surtout pas que je hurle, Copyright Les Bookmakers / Capricci Films

 

La poésie de l’humilité

La couleur des images, leur texture, et leur enchaînement sont travaillés dans un seul but commun : la réinterprétation individuelle d’une Histoire fondamentalement collective. Frank Beauvais fait défiler le cinéma devant nos yeux comme un long parchemin en révélant minutieusement les facettes : la sélection des milliers de plans qu’il a isolé n’a rien de hasardeuse ; elle est parfois froide, contemplative ou désabusée mais elle est calibrée pour illustrer les propos de la voix-off.  Il n’est pas question de célébrer arrogamment une culture cinéphile : Ne croyez surtout pas que je hurle n’est pas un poème narcissique destiné à son réalisateur mais une ballade narrative quoique égocentrée sur une réalité personnelle. De fait, Ne croyez surtout pas que je hurle demeure difficile à appréhender sans une connaissance  déjà établie de l’Histoire des mouvements cinématographiques et des oeuvres notables des cinéastes les plus connus mais le réalisateur tente de nuancer les ambitions de son projet : il nous invite à écouter de manière nonchalante et apaisée ce qu’il nous dit de son monde sans nous demander notre participation. C’est sans doute d’un processus de création torturé qu’il ressort et il tente de faciliter l’expérience spectatorielle à son maximum. La beauté du long-métrage réside dans cette volonté innocente non pas de changer le monde mais de lui demander de l’aide. C’est une perche tendue vers l’extérieur, une tentative de réconciliation avec l’univers.

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Virgile Duranton

Titulaire d'une licence en arts du spectacle (option cinéma) à l'Université de Strasbourg - Président du collectif Les Zinzolins

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