ClipsCoups de cœurCritiquesQueens – The Blaze (2018)

Avatar Clothilde Zanottijuin 3, 202016011 min

Le groupe de musique électronique The Blaze a connu ses premières heures de gloire grâce au clip Virile en 2016. Guillaume et Jonathan Alric, les deux français derrière The Blaze, sont également responsables des images qui accompagnent leurs musiques. Toujours esthétiquement irréprochables et reconnaissables dès le premier coup d’oeil, leurs clips sont une pièce maîtresse de leur identité artistique. À quelques jours de la sortie de leur premier album, le clip de Queens est dévoilé. Étant  l’un des titres phares de l’album Dancehall, l’intention est sans aucun doute promotionnel, néanmoins cela ne limite certainement pas leur création à cet unique statut. Et presque deux ans après, la renommée persiste autant que la question demeure intacte, qu’est ce qui fait de ce clip une merveille de symbiose entre son et images ? 

 

Happer le spectateur

Des lumières, d’abord lointaines puis de plus en vives et nombreuses, s’éveillent à l’écran. Comme à leur habitude, la séquence d’introduction relève de signature artistique pour le duo français. La caméra avance et s’enfonce au travers d’une nuée de personnes immobiles et silencieuses, aux regards baissés vers le sol. Comme ses prédécesseurs, le clip de Queens transporte son audience au sein d’une communauté en marge de la société, celle des gens du voyage. Les détails s’accumulent et le rituel funéraire apparaît comme évident. D’abord face aux portraits d’une jeune fille, incarnée par Lina El Arabi, qui ornent l’entrée d’une caravane, puis face à son corps figé recouvert d’un voile blanc. L’avancée lente et inexorable de la caméra passe en revue les proches effondrés de la défuntes. L’intrigue est posée, la machine est lancée, l’attention spectatorielle est totale.

Lina El Arabi

 

Un plongeon dans les souvenirs

L’introduction du clip est un plan séquence réaliste et fluide qui permet au spectateur de découvrir en temps réel les lieux et les personnes s’y trouvant. Le regard est vif, à la recherche de détails et d’indices. De la même manière, la structure narrative est faite pour intriguer le spectateur et lui apporter les informations nécessaires au fur et à mesure de son visionnage. La deuxième séquence s’ouvre sur la perte, l’incompréhension, et la sensation d’abandon sur le visage de Najaa Fazouati Bensaid, l’actrice incarnant la protagoniste. Sans plus attendre, un plongeon narratif se fait dans une multitude de moments de vie, de flash-backs. Tout du long de ces derniers, la caméra va prendre le point de vue d’une personne présente sur les lieux, dans la mer avec les deux jeunes femmes ou à les regarder de loin entre les caravanes. Le spectateur vit avec elles leurs moments, créant une bienveillance fulgurante pour ces deux jeunes. Puis un changement de point de vue offre un nouveau pan de leur relation, plus intime, plus amoureux. Alors immergé entièrement dans ce flot d’instants partagés, la nouvelle fait choc : la douleur, le deuil, le cataclysme d’une vie. Le début du clip remonte à la surface dans les esprits, maintenant que nous avons vu et vécu, par le prisme des images, les sensations auxquelles elles se sont abandonnées, le retour à la réalité nous déchire sans retenue.

Najaa Fazouati Bensaid

 

Une nouvelle dimension d’écoute

Les images sont indéniablement d’une force captivante, voire enivrante. Cependant, c’est par l’association entre son et images que le clip atteint son véritable potentiel. Les deux formes possèdent des lexiques propres mais sont capables d’entrer  en adéquation. Ainsi, la musique guide les images autant que les images explicitent la musique. Et à travers les variations musicales, la distinction du découpage de séquences visuelles se fait naturellement. Que ce soit dans la séquence d’introduction, où la musique, volatile et stellaire, rappelle une veillée nocturne mélancolique, ou bien dans la variation musicale qui tend ensuite vers des complaintes lointaines. Mais également au prémisse des flash-backs, le rythme s’emballe, le pouls aussi, comme un étourdissement avant de s’effondrer dans des vagues de souvenirs brûlants. La musique, et explicitement les paroles, dessinent la relation électrifiante que partagent les deux jeunes femmes. Car si aucune clarification n’est faite quant à la nature même de la relation, sa profondeur et son intensité restent inchangées. La répétition appuyée des paroles “it’s so loud” nous plonge dans un état presque hypnotique, entre bonheur et complaisance de ces souvenirs qui ne nous appartiennent pas. La résonance douloureuse des dernières paroles, d’un adieu déchirant « so long, so long, so long, forgets me » sonne comme une ode d’absolution pour cet abandon involontaire.

Lina El Arabi, Najaa Fazouati Bensaid

 

Dans un premier temps, c’est notre curiosité qui est touchée, puis notre affect. Et pour finir, l’empathie nous fait ressentir ce deuil qui n’est pas le nôtre. Cette symbiose entre son et images se construit autour de piliers essentiels comme le désir de montrer l’humain, montrer le réel, de manière extérieure et bienveillante. L’attention accordée à la mise en scène permet une inclusion totale du spectateur à l’intérieur de cette intimité communautaire et amoureuse. Le tout assemblé avec précision et poésie autour de la rythmique changeante, et des paroles vibrantes. Avec Queens, The Blaze frappe sans retenue là où ça fait mal, par sa sincérité unique et ses sentiments brûlants. Nous sourions pour elles et nous pleurons pour elles, “it’s so loud”. 

Avatar

Clothilde Zanotti

Scénariste, réalisatrice et monteuse dans le collectif Les Zinzolins

Et vous, qu'en avez vous pensé ?

Votre adresse email ne sera pas publiée. ✍️

fr_FRFrench
fr_FRFrench