ComédieComédie dramatiqueCoups de cœurDrameFilmKajillionaire – Miranda July (2020)

Avatar Clothilde Zanottidécembre 7, 202085/1006912 min
Réalisation
Miranda July
Distribution
Appolo Films
Titre original
Kajillionaire
Pays
États-Unis
❤️
Détail de la note
Réalisation
86%
Scénario
77%
Acting
93%
Aperçu
Plus qu’un film qui se comprend, Kajillionaire se ressent.

Le nouveau film de Miranda July intrigue, par son casting improbable, son esthétique andersonienne, ou encore ses personnages vraisemblablement atypiques. Le récit nous expose le quotidien d’Old Dolio (Evan Rachel Wood méconnaissable) et ses parents (Richard jenkins et Debra Winger), qui vivent de petites escroqueries depuis toujours.
Durant 26 ans, Old Dolio fut élevée pour devenir une arnaqueuse hors-pair: stratégique, agile et minutieuse. Cependant sa formation d’escroc laisse peu de place à l’affection parentale, et étant incomprise par ses deux partenaires in crime, elle se renferme sur sa propre solitude. Lors d’une arnaque, leur rencontre avec Melanie va bouleverser les lois de leur microcosme, particulièrement celui d’Old Dolio.

Director Miranda July and DP Sebastian Wintero. Credit – Matt Kennedy Focus Features

 

1. Un film qui vous veut du bien

Kajillionaire, un mot venu de l’argot, définit une richesse au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Choisi comme un hommage à tous ces laissés-pour-compte que représentent les personnages, le titre du film coïncide également avec son essence : c’est un film riche. En effet, il déborde de qualités visuelles avec des plans linéaires ou symétriques complétant l’exposition des personnages.

La bande son composée par Emile Mosseri est ésotérique, vacillant entre une odyssée moderne et une comédie burlesque. Ces personnages attachants, autant protagonistes qu’antagonistes, attisent notre empathie malgré leurs défauts et leurs erreurs.

La caméra devient le pont entre les personnages et les spectateur.trice.s, et met en avant les raisons de chacun sans jugement ou parti pris, mais avec une mélancolie bienveillante. Lors des tremblements de terres secouant régulièrement la région, les trois escrocs se tétanisent de peur. Leur réaction effrayée est accentuée par une mise à distance de la caméra, les représentant plus petits et vulnérables. Mais cette même caméra se veut également rassurante grâce à sa stabilité, exprimant une quiétude contagieuse.

À travers les plans du film, une sensation de patience et de calme se dégage, nous poussant à vouloir le bien de ces sujets si spéciaux et abîmés. C’est également par le regard de la caméra, par le female gaze de Miranda July, que nos protagonistes vont pouvoir prendre leur temps pour expérimenter et se découvrir mutuellement. Loin de toute rancœur, Kajillionaire est un film qui vous veut du bien, cherchant à accompagner avec tendresse ses personnages.

(de gauche à droite) Evan Rachel Wood as “Old Dolio Dyne”, Debra Winger as “Theresa Dyne” and Richard Jenkins as “Robert Dyne”. Copyright Focus Features release. Credit : Matt Kennedy

 

2. Le paradoxe parental

Loin des codes traditionnels de la famille nucléaire, Old Dolio grandit comme une partenaire d’escroquerie et non comme une enfant. Robert, son père, explique avec fierté à Melanie “she learned to forge before she learned to write” (elle a appris à falsifier avant d’apprendre à écrire). S’infiltrer, se déguiser, mentir, subir, le tout sans exprimer ses angoisses ou ses questionnements, au risque de se faire rabrouer rapidement. Old Dolio a évolué en apprenant à encaisser, sans se plaindre, sans avertir de son mal être. Comme si l’acte de souffrir était dans l’ordre des choses, si ses parents l’ont décidé.

Derrière cette maltraitance flagrante se révèle un besoin de fuir le consumérisme de masse, d’inculquer l’indépendance à leur fille le plus tôt possible. Un acte louable lorsqu’il est fait dans le désintérêt personnel. Pourtant Old Dolio ne connaît pas le monde sans ses parents, elle n’est pas adaptée aux autres personnes extérieures, elle n’a jamais appris à l’être. Cette idée d’indépendance perd son sens lorsqu’elle est cantonnée à une unique version de la vie. Le paradoxe parental se distingue alors: d’une part, ils la poussent à être détachée d’eux, se refusant à tout type d’affection. De l’autre, ils ne veulent pas qu’elle puisse vivre sans eux, qu’elle soit libre d’eux. Car Old Dolio est leur pièce maîtresse, de chaque plan, chaque escroquerie.

Evan Rachel Wood as Old Dolio

 

3. Toucher l’indépendance

Une mousse rosée s’infiltre avec lenteur, mais fatalité, dans l’appartement de la protagoniste et ses parents, dû à l’entreprise qui leur loue le logement. Réglé comme du papier à musique, l’excès mousseux est une mission régulière pour les trois personnages, cherchant s’en débarrasser. Presque onirique et très abstrait, cette image de débordement devient rapidement une métaphore du besoin urgent de fuir le cadre parental pour Old Dolio. Elle doit découvrir son propre rythme et non suivre perpétuellement celui de ses soit-disant parents.

Le personnage de Melanie va éveiller cela dans notre héroïne. Son arrivée amène avec elle des couleurs pastels, douces et apaisantes. De plus, Melanie ne tarde pas à rejoindre Old Dolio dans le cadre, lui montrant un intérêt auquel elle n’est pas habituée. La nouvelle arrivée va engager les choses lorsque le petit groupe effectue une escroquerie chez un vieil homme. Profitant d’un moment opportun où elles sont seules, l’apprentie arnaqueuse observe puis s’approche délicatement du sujet désiré, comme pour l’apprivoiser, et touche sa main avec la sienne. Un acte léger, presque anodin, qui éveille les sens.

La progression d’intensité dans l’acte du toucher entre les deux jeunes femmes explicite la conscientisation du désir d’Old Dolio. Entre ressentir une envie, la comprendre et y répondre, le chemin est sinueux pour elle, mais l’accompagnement de Melanie, lui permet de trouver son propre rythme. Par ailleurs, dans sa découverte du désir, elle ressent le besoin, et apprend à dire non. Ainsi, ensemble, les deux jeunes femmes vont quitter leur joug parental respectif. Elles ne remplacent pas une dépendance par une autre mais s’accompagnent avec réciprocité et patience.

 

Kajillionnaire une œuvre qui fait du bien, par ses couleurs pastels, le temps qu’elle accorde aux personnages, le regard bienveillant que l’on porte sur eux, sans jugement. L’association de talents hétéroclites qu’à su faire Miranda July permet de créer une étincelle dans nos regards spectateurs, de s’investir aux côtés de ces personnages déjantés et attachants. Plus qu’un film qui se comprend, Kajillionaire se ressent.

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Clothilde Zanotti

Scénariste, réalisatrice et monteuse dans le collectif Les Zinzolins

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